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HRW: Lettre ouverte au Président Macky Sall concernant l’accès à l’éducation secondaire gratuite

Pacification de l’espace universitaire/tirailleurs/Réformes de l’Enseignement supérieur/Rencontre entre Macky Sall et les étudiants

Votre Excellence,

Human Rights Watch, organisation internationale indépendante de défense des droits humains qui réalise des recherches sur la situation relative aux droits humains dans plus de 90 pays, a le plaisir de vous présenter ses compliments.

Depuis 2005, nous avons mené des recherches sur le thème des enfants et de l’accès à l’éducation au Sénégal, notamment sur la situation des enfants talibés, dont beaucoup étaient victimes d’exploitation et d’abus. Notre dernier rapport, publié en juillet 2017, saluait les mesures importantes adoptées par le gouvernement sénégalais pour mettre fin aux abus commis à l’encontre des enfants de rue, y compris des talibés, et émettait des recommandations sur la façon dont ces efforts clés pouvaient être renforcés.

Tout récemment, nous avons réalisé des recherches sur les obstacles affectant la scolarisation des filles dans le secondaire, dans les régions méridionales de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor ainsi qu’à Dakar.

Nous vous écrivons à l’occasion de la conférence de financement du Partenariat mondial pour l’éducation, que vous coprésiderez, à côté du président français, Emmanuel Macron, les 1er et 2 février 2018.

Compte tenu de votre implication pour faire progresser l’éducation au Sénégal, nous voudrions profiter de l’occasion pour vous prier de vous engager à garantir la totale gratuité de l’enseignement secondaire pour tous les élèves sénégalais.

Human Rights Watch se réjouit de la priorité que s’est fixé le gouvernement du Sénégal : étendre, l’accès à l’enseignement primaire et secondaire à davantage de jeunes gens, notamment en allouant plus de 20 % du budget national à l’éducation. Nous apprécions également à sa juste valeur le rôle que vous avez personnellement joué comme champion mondial de l’éducation et vos efforts pour encourager d’autres gouvernements, en Afrique et ailleurs, à financer l’enseignement de manière appropriée. Nous nous réjouissons également des efforts de votre gouvernement qui visent à mettre fin à la mutilation génitale féminine et à faire diminuer le taux de mariage des enfants.

Bien que la loi sénégalaise sur l’éducation de 2004 déclare que l’éducation obligatoire devra être gratuite de 6 à 16 ans, les observations de Human Rights Watch montrent qu’en pratique, l’enseignement n’est pas gratuit.

En 2017, nous avons parlé à plus de 150 adolescentes scolarisées et non scolarisées, et conduit des entretiens avec des parents, des enseignants, des chefs de village, des responsables du gouvernement et des experts locaux et nationaux. Nous avons constaté que les élèves du premier cycle du secondaire (école moyenne ou collège public) déboursaient au moins 6 000 francs CFA en frais de scolarité, jusqu’à 10 000 francs CFA pour le matériel scolaire, 10 000 francs CFA pour les fournitures scolaires et plus de 10 000 francs CFA en frais supplémentaires pour les cours de renforcement. Quant aux élèves inscrits au second cycle du secondaire (lycée public), ils paient 10 000 francs CFA de frais de scolarité. Ces sommes ne comprennent ni le transport, ni les uniformes, ni les frais annexes propres à chaque établissement.

Lors de ses recherches de terrain, Human Rights Watch a rencontré beaucoup d’adolescentes dont les familles étaient incapables de financer leur scolarité du fait de ces coûts élevés. Dans de nombreux cas, les filles ont déclaré à Human Rights Watch que leur scolarité s’était interrompue lorsque leurs parents ou d’autres membres de leur famille n’avaient plus eu les moyens de payer pour leur éducation. C’est ainsi que certaines filles se sont retrouvées déscolarisées. Nos observations montrent que les frais de scolarité expliquent en partie, les faibles proportions d’élèves qui poursuivent, et qui terminent, le premier cycle du secondaire, surtout dans les zones rurales.

Dans certaines communautés, les filles ont le sentiment que leurs parents donnent la priorité à l’éducation des garçons et sont par conséquent moins enclins à payer pour leur propre scolarité. Or le manque de moyens financiers pour envoyer les filles à l’école a un impact sur leur avenir. Dans le Sud du Sénégal, une déscolarisation abrupte expose de nombreuses filles à être mariées alors qu’elles sont encore enfants et à tomber enceintes dès l’adolescence.

Dans certaines zones rurales, où la scolarisation des filles est déjà faible, les chefs d’établissement et les enseignants ont expliqué qu’ils payaient de leur poche les frais de leurs élèves pour être sûrs qu’elles restent à l’école. Nous y voyons le signe de l’engagement des enseignants envers leurs élèves mais aussi du fardeau important que les frais de scolarité représentent pour la communauté.

Parfois, c’est sur les filles elles-mêmes que retombe la tâche de trouver l’argent pour payer leur scolarité. Nos recherches montrent que certaines filles passent du temps à travailler dans les grandes villes comme employées domestiques, parfois dans des conditions où elles sont exploitées et abusées, y compris sexuellement. Même si certaines retournent ensuite dans leurs villages pour reprendre leur scolarité, d’autres l’abandonnent complètement et continuent à travailler.

Human Rights Watch a également constaté que les filles risquaient d’être exploitées sexuellement par des enseignants, des conducteurs de motos-taxis ou d’autres adultes, qui leur proposent de l’argent pour les frais de scolarité, de la nourriture et autres denrées essentielles en échange de relations sexuelles. Dans certains cas, des filles de villages éloignés peuvent être hébergées par des membres de leur famille vivant en ville, avec l’idée qu’elles seront chargées des tâches ménagères. De nombreuses filles ont déclaré à Human Rights Watch que ces travaux leur laissaient bien peu de temps pour étudier.

Nous sommes fermement convaincus que la pleine gratuité de l’enseignement primaire et secondaire sera une garantie pour que davantage de jeunes gens, et surtout de filles, terminent leur scolarité obligatoire et secondaire au Sénégal. Des recherches portant sur le monde entier ont démontré que l’accès à un enseignement secondaire de qualité était crucial pour garantir que les enfants jouissent de leurs droits fondamentaux et pour prévenir d’autres types d’abus à leur encontre, comme le mariage précoce. De nombreuses études montrent que les filles qui poursuivent leur scolarité, surtout celles qui terminent le lycée, auront plus de chances d’investir dans l’éducation de leurs propres enfants, leur donnant les moyens de devenir des personnes indépendantes sur le plan économique et contribuer de manière positive au développement de la société.

Sur le continent, des pays comme le Ghana et la Tanzanie se sont récemment ajoutés au groupe des pays africains qui garantissent la gratuité de l’enseignement primaire et secondaire, progressant ainsi sur le chemin du respect de leurs obligations internationales en termes de droits humains. Suite à la suppression des frais de scolarité, les deux pays ont vu fortement augmenter la proportion d’enfants inscrits dans le secondaire. Nous sommes convaincus qu’il s’agit là d’une réforme clé qui permet de garantir à tous les jeunes gens, quelles que soient les circonstances dans les quelles ils vivent, le même droit à l’enseignement primaire et secondaire.

Pour toutes ces raisons, nous vous demandons respectueusement de prendre l’engagement de rendre l’enseignement secondaire complètement gratuit en 2018, en supprimant les frais de scolarité et les coûts indirects du secondaire et en augmentant le soutien financier aux établissements, afin que tous les enfants sénégalais puissent bénéficier de leur droit à une éducation de qualité.

Nous nous réjouissons de pouvoir poursuivre un dialogue ouvert sur ce sujet avec le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Femme, de la Famille et du Genre. Nous aurons le plaisir de vous faire part de nos conclusions lorsque nous publierons un rapport complet au cours de l’année 2018.

Veuillez agréer, Votre Excellence, l’expression de notre haute considération.

Zama Neff

Directrice de la division, Droits des enfants

Copies à :

S.E. Monsieur le Ministre Serigne Mbaye Thiam, ministère de l’Éducation nationale

S.E. Madame la Ministre Ndèye Saly Diop Dieng, ministère de la Femme, de la Famille et du Genre

Abdourahmane

Posté par Abdourahmane

Je suis Diplômé en Aménagement et Gestion Urbaine en Afrique, Spécialiste en économie urbaine en même tant Reporter et Éditeur au Journal Universitaire. Je suis également un passionné des TIC.

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