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Départ en cascade à la retraite: Au secours, l’Ucad se dépeuple de ses profs !

Ucad retraite des professeurs

Vers les années 80-90, sous la dictée des institutions financières, le Sénégal opte pour un «moins d’Etat, mieux d’Etat» fortement préjudiciable, entre autres secteurs, à l’enseignement supérieur. Au niveau de ce secteur chargé de former des ressources humaines de qualité, les recrutements sont presque bloqués du fait d’une application systématique de la retraite administrative. Ce qui entrave le renouvellement des effectifs enseignants. Dans une sorte d’effet domino, l’Ucad voit ses effectifs de professeurs de rang magistral partir en masse. Dans ce dossier qui n’a pas prétention à l’exhaustivité, WalfQuotidien fait l’état des lieux, interroge les acteurs et sonne l’alerte quant au danger qui guette l’Ucad qui, en une année, a dégringolé de 24 places dans le classement des universités africaines.

VAGUE DE RETRAITES A L’UCAD

Déconstruction de chaires à marche forcée

L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) agonise. Elle est marquée au fer rouge, depuis une décennie, par une vague de retraites qui clouent à domicile des agents incontournables dans le fonctionnement pédagogique de toute université digne de ce nom. Face à des départs d’un nombre important de professeurs de rang magistral, cette université de renommée internationale, 48ème dans le dernier classement africain, se dépeuple. Ce qui conduit des professeurs titulaires de chaire à tirer la sonnette d’alarme. Croisé dans un couloir du département d’allemand, ce professeur exprime son inquiétude. «Le départ massif à la retraite des professeurs de rang magistral est une énorme perte. Elle se fait en silence. Je fais partie d’une cohorte de profs qui ont travaillé ici pendant plus de 30 ans. J’ai l’impression qu’on est en train de fermer des chaires. Une situation qui va créer un vide. C’est à la limite un crime», se désole Daha Dème, professeur titulaire des universités.

Entouré d’étudiants en doctorat et master, ce professeur qui a gravi tous les échelons, a pris sa retraite depuis 5 ans. Faute de relève, il continue à servir au département de civilisations germaniques. «J’ai eu tous les grades et toutes les félicitations du Cames, l’organe qui promeut les universités. Je suis revenu parce que je refuse de déconstruire ce que j’ai créé. Il n’y a pas de relève à l’Ucad. C’est ce qui est tragique», dit-il pour justifier son retour en zone. Avant d’ajouter : «Presque tous les professeurs, au niveau de notre faculté, sont partis à la retraite. Rien que pour le département d’allemand, il y a les professeurs Magaye Kassé, Khadidiatou Sall, tous deux spécialistes mondiaux du 18ème siècle allemand, qui sont partis à la retraite», regrette Pr Daha Dème.

«Même si on recrutait 1 000 assistants par jour…»

Chemin faisant, un autre professeur qui n’était pas loin de là s’intéresse à notre discussion. Il est professeur titulaire de linguistique anglaise et africaine. Du nom de Souleymane Faye, il vient de sortir de la salle de cours pour regagner son bureau. Pour discuter avec lui, il faut attendre qu’il finisse avec la longue file de visiteurs, notamment des étudiants en thèse de doctorat, qu’il reçoit une fois par semaine. Après quelques minutes d’attente, le prof, bien installé dans son bureau, aborde le thème avec amertume. «Toute notre génération s’inquiète pour l’université. Nous avons dans toutes les facultés de l’Ucad des professeurs de rang A qui partent à la retraite sans avoir de relève immédiate. Ce, contrairement aux pays occidentaux et même à certains pays de la sous-région. Comment les autorités peuvent passer sous silence ce mal ?», s’interroge le Pr Souleymane Faye, seul spécialiste en linguistique anglaise à pouvoir diriger des thèses et des mémoires.

Le regard rivé sur une pile de mémoires et de thèses, le professeur de faire savoir que même si l’Ucad recrutait 1 000 assistants par jour, le gap se ferait sentir. «Pour le remplacement d’un professeur de rang A, il faut qu’un assistant passe au moins six ans. Ce qui place l’université sur une pente régressive», dit-il pour le regretter. Avant d’ajouter : «Je suis le seul à tenir le laboratoire de ce département. J’encadre le master et le doctorat. Si je m’en vais, le laboratoire va fermer. Parce que je n’ai pas de relève. Les masters et les thèses ne sont pas dirigés par des profs de rang B. Il me faut encore attendre qu’il y ait un collègue pour me suppléer», ajoute-t-il.

Dans le même sillage, Amadou Ly, professeur titulaire de classe exceptionnelle qui a servi au département de l’Ucad, est actuellement admis à faire valoir ses droits à une pension de retraite. Teint clair, les cheveux blanchis par le poids des années, ce vieil enseignant donne, dans la peine, sa voix. «Je suis à la retraite depuis un an. La question de la retraite des professeurs de l’enseignement supérieur et en particulier ceux de rang magistral est extrêmement délicate à plusieurs égards. Elle est délicate par rapport à l’université. En ce sens, le recrutement dans le supérieur ne se fait pas poste pour poste. Autrement dit, quand un professeur titulaire part à la retraite, on ne peut pas mettre immédiatement un autre professeur titulaire à sa place. On recrute des assistants pour attendre au moins 15 ans pour un remplacement effectif de ce dernier», dit-il. Selon lui, le remplacement d’un professeur chevronné qui a fait une carrière assez longue à l’université, pose d’énormes difficultés par rapport à son expérience et à la qualité de l’enseignement dispensé. «Même sans la retraite, le taux d’encadrement est scandaleusement bas par rapport à ce qu’il aurait dû être selon les normes internationales qui disent un enseignant pour 30 étudiants. Là, nous nous retrouvons à un enseignant pour 90 étudiants. La carrière est tellement difficile. Il y en a beaucoup qui ne terminent même pas le processus et vont à la retraite comme maîtres-assistants», souligne-t-il.

Pistes de solutions

Cet enseignant qui n’est pas content de la déconstruction de la chaire pour manque de profs, propose des alternatives. Pour lui, le Sénégal peut copier sur les autres universités du monde qui gardent leurs professeurs de façon éternelle. «Dans la plupart des pays du monde, on laisse les professeurs continuer, moyennant des aménagements, selon un certain nombre de conventions. D’autres procèdent par le système de l’éméritat. Pour certains pays, les professeurs de rang A enseignent tant qu’ils le souhaitent. Cela se fait aux Usa, en Allemagne, etc.», indique-t-il. Dans ces pays, même si le prof va à la retraite, il part avec un pourcentage important de son salaire. «Pour ces universités qui se respectent, le professeur va à la retraite avec un pourcentage important de son salaire. Les uns disent 65 %, d’autres 85 % et dans les cas exceptionnels, c’est à 100 %. A l’Ucad, il se retrouve, soit avec le cinquième de ce qu’il avait à la fin du mois ou, dans le meilleur des cas, le quart de son salaire. Cela cause d’énormes problèmes de gestion de leurs familles. Cela a des répercussions sur leur physiologie et, rapidement, c’est la mort qui s’ensuit», déplore le Pr Amadou Ly, professeur titulaire de rang magistral à la retraite.

Dans sa lancée, Babacar Samb, professeur titulaire, ancien chef du département d’arabe, confie son expérience personnelle. «Je suis à la retraite depuis trois ans. Mais, je suis toujours actif à l’université par le biais d’un contrat qui a été accordé à beaucoup d’enseignants qui sont dans ma situation. Les grands professeurs titulaires de médecine, lettres, sciences et droit ne sont plus habilités officiellement à diriger des thèses. Ils ne peuvent être que co-directeurs», dit-il. Trouvé dans son bureau en train de corriger des copies d’étudiants, il lance une interpellation. «Il y a des spécialistes qui n’ont pas de remplaçants. Ce qui fait qu’on met le nom de X alors qu’il n’a pas dirigé la thèse, c’est le professeur titulaire qui se trouve à la retraite qui fait le travail. Alors qu’il est mis en deuxième position, car sa signature ne sert plus à rien. C’est injuste par rapport à ce que nous voyons dans d’autres pays ».

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