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“Une société tueuse de génies” – Une contribution d’Abdu Ndukur Kacc Ndao

Une société tueuse de génies
Le Journal Universitaire partage avec vous l’article du socio-anthropologue Abdu Ndukur Kacc Ndao : une société tueuse de génies.
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Une société tueuse de génies

Février 2013, au détour d’une rue de Dakar, je rencontre M. ND., un promotionnaire à l’école primaire. 45 ans révolus. Le regard hagard. La démarche peu rassurante, il ressemblait à une loque humaine fraîchement sortie des caniveaux de Bachus. Il m’interpelle avec fermeté comment vas tu Ndao ?

M. ND. pourtant faisait partie il y’a naguère des meilleurs élèves de sa génération. Combien sont-ils encore ces génies devenus des rebuts humains jetés dans les confins et labyrinthes des décharges humaines ? De l’école primaire à l’université, combien sont-ils à payer le prix de leur lumière ? Des milliers sous le regard d’une société anthropophagique, réfractaire aux génies et protectrice des médiocres. Entre ces extrémités se jouent de façon visible ou invisible notre rapport au savoir, au mysticisme, à la valeur de la réussite sociale. Il s’y joue aussi une meilleure compréhension de la sociologie d’une famille sénégalaise aux apparences unitaires mais anthropophagiques dans son fonctionnement propre.

La sociologie de la famille nous enseigne que contrairement aux idées reçues, la famille est le premier espace de compétions mortelles même entre de vrais frères et sœurs. Les façades unitaires cachent avec plus ou moins de réussites les guerres familiales pour notamment maîtriser les génies en sollicitant souvent les génies invisibles. Dans un contexte au modèle dominant polygamique, les compétitions prennent des relents à la fois subtiles et meurtriers.

L’organisation de nos unités familiales est la première base fondamentale de production de la médiocrité, du nivellement par le bas. C’est cette cellule familiale qui projette et irradie sa culture de la médiocrité aux différentes échelles d’une société qui croit plus à Amina Potté qu’au Pr Cheikh Anta Diop (dixit Sogue Diarisso). Les inversions de valeurs tirent ainsi leurs sources au sein des unités familiales où l’argent, l’exhibitionnisme, etc. sont devenus les nouveaux génies. Une culture familiale d’apparence et d’apparat.

Les vrais génies qui peuvent résoudre les équations mathématiques, trouver des solutions adaptatives pour nos variétés de riz, inventer des applications logicielles pour améliorer le fonctionnement de nos administrations, etc. eux sont méprisés, piétinés. Ils comprennent qu’il faut hélas souvent prendre les chemins sinueux de l’exile. Les sociétés modernes chantent, protègent et exhalent leurs génies pour faire face aux défis complexes et rapides des révolutions scientifiques et technologiques. La notre semble faire l’option de la valorisation généralisée de la médiocrité. Les tensions profondes qui se jouent dans les pulsions de notre société ont fini d’immobiliser nos administrations, nos écoles, nos universités, nos structures familiales. Cette culture généralisée de la médiocrité est aussi le tréfonds du mysticisme et de l’obscurantisme. De la Basse Casamance à la Guinée Bissau en passant par le Sine, des milliers de sénégalais y convergent à la recherche de forces occultes pour “tuer” nos génies et les remplacer par la conglomération des minables. Il nous faut interroger sérieusement cette mentalité nationale qui se ligue au quotidien contre ses intelligences au profit des sombres esprits. Au-delà des catégories judicatoires de méchanceté, de jalousie, il existe dans notre modèle de socialisation des ressorts multiformes à interroger pour comprendre pourquoi notre société déteste ses génies.

C’est bien dommage pour notre société confrontée à des défis immenses dans un monde où les savoirs scientifiques et techniques sont les vrais génies créateurs de progrès social.

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